Une ligne qui se tend à 45 mètres de fond, un bateau de pêche au gros à 6 milles de Sète, et pas de thon au bout du fil. Le 23 septembre dernier, Jonathan Delmée, l’un des gérants de Sète Fishing, a remonté un requin renard commun de 120 à 150 kg. Le combat a duré 1 h 30, puis l’animal a été relâché.
Cette scène pose une vraie question : quels requins peut-on réellement croiser sur nos côtes ? La réponse surprend. Le requin renard n’est observé que 1 à 5 fois par an en Méditerranée française, et il n’est pas le seul à se faire rare.
Quels requins croise-t-on vraiment en Méditerranée française ?
Oubliez l’image d’une mer grouillante de prédateurs. Les grands requins ont presque entièrement disparu de ces eaux, d’après Mathieu Lapinski, président de l’association Ailerons. Le requin renard commun, le requin mako, le requin peau bleue et même le grand requin blanc sont tous concernés.
Voici comment se hiérarchisent les espèces que l’on cite le plus souvent au large du littoral français.
| Espèce | Ce que l’on sait |
|---|---|
| Requin renard commun | Jusqu’à 5 m, queue immense, vie en eau profonde. Entre 1 et 5 observations par an. |
| Requin peau bleue | Fait partie des grands requins devenus rares en Méditerranée. |
| Requin mako | Même constat : une présence réduite à très peu de chose. |
| Requin pèlerin | Géant qui se nourrit de plancton, sans danger pour l’homme. |
| Grand requin blanc | Apparition exceptionnelle. Un spécimen avait défrayé la chronique en 1956. |
5 observations maximum : l’ordre de grandeur à garder en tête
Pour toute la façade méditerranéenne française, le requin renard ne se montre que 1 à 5 fois par an. Même Jonathan Delmée, avec seize ans de pêche, n’en avait pas remonté depuis cinq ou six ans.
Où et à quelle saison les observer, et à quel point sont-ils rares ?
Dans le golfe du Lion, au large de Sète, la rencontre s’est faite en pleine mer, loin des plages. C’est un point essentiel : le requin renard préfère les profondeurs de la Méditerranée aux eaux de surface (on retrouve un monde similaire avec les êtres translucides des canyons sous-marins). Son surnom de « timide » vient de là, et non d’un tempérament plus craintif que celui de ses cousins.
Autre particularité, il n’a pas besoin de remonter en surface pour respirer. Il peut donc passer sa vie sans jamais croiser un bateau, ce qui explique en partie qu’on le voie si peu. Cette discrétion rassure sur la sécurité des baigneurs : un animal qui vit à 45 mètres de fond et à plusieurs milles du rivage n’a aucune raison de fréquenter la plage en pleine saison estivale.
La prise de Sète date de la fin septembre, et elle est arrivée au bout d’une ligne de pêche au gros. C’est d’ailleurs l’un des rares moyens de croiser l’animal, avec la plongée. Sauf qu’en Méditerranée, il vit en eau profonde, et les plongeurs en voient plus ailleurs. Certains vont jusqu’aux Philippines ou en Égypte pour en apercevoir un, alors qu’un spécimen nage peut-être à quelques milles de nos côtes sans que personne le sache.
Le requin renard est aussi un mystère pour les chercheurs : ils ignorent où il se reproduit. Cette espèce est donc sous-étudiée chez nous, ce qui rend chaque observation précieuse.
Quelles espèces sont menacées et méritent d’être protégées ?

Le requin renard figure sur la liste rouge des espèces menacées d’extinction. Les conséquences sont très concrètes : l’interdiction de le pêcher, de le débarquer et de le consommer est totale. Voilà pourquoi la prise de Sète a été relâchée aussitôt, après quelques images souvenirs.
Ce que la loi interdit pour le requin renard
Pêcher, débarquer, consommer : trois gestes proscrits. En cas de capture accidentelle, la seule issue est de remettre l’animal à l’eau.
Mais protéger ne se limite pas à une seule espèce. Le mako, le peau bleue et le grand blanc subissent la même raréfaction. Le requin pèlerin, lui aussi un grand requin, relève de la même vigilance : plus un animal est grand et se reproduit lentement, plus il est vulnérable.
Le premier réflexe de protection, c’est la connaissance. Créée en 2006 à Montpellier, l’association Ailerons a lancé l’observatoire Elasmed, qui compile les données sur les requins et les raies remontées par les particuliers comme par les professionnels. Pêcheurs, plongeurs et plaisanciers y contribuent.
Pourquoi les grands requins ont-ils presque disparu de la Méditerranée ?
Mathieu Lapinski a trouvé la formule la plus juste : « C’est une disparition silencieuse. » Pas de catastrophe spectaculaire ni d’image choc, simplement des animaux qu’on ne voit plus, année après année. Le chiffre de 1 à 5 observations par an en est la traduction directe.
La pression de la pêche est régulièrement citée parmi les causes du déclin des grands requins, et c’est ce qui justifie aujourd’hui l’interdiction de pêche. À cela s’ajoute le réchauffement de la Méditerranée, qui ne leur serait « pas du tout favorable », selon le président d’Ailerons. Le climat vient s’ajouter à un équilibre déjà fragile.
Le mystère de la reproduction du renard complique encore le tableau. Impossible de protéger efficacement des zones de naissance que personne n’a localisées. Les scientifiques ont donc besoin de chaque témoignage pour reconstituer, pièce par pièce, la vie d’un animal que presque personne ne voit.
Que faire si l’on croise un requin ou qu’on le prend au bout de sa ligne ?

La prise de Sète sert de modèle. Jonathan Delmée a remonté l’animal, filmé la scène, puis l’a remis à l’eau. Il a ensuite publié la vidéo sur la page Facebook de son entreprise. Mathieu Lapinski y voit une bonne nouvelle, à condition de ne pas laisser ces images dormir : « C’est important de faire remonter les données, qu’elles ne soient pas perdues dans les smartphones. »
Voici les bons réflexes à retenir si vous êtes confronté à un requin en mer :
- le relâcher dès que possible, car sa pêche, son débarquement et sa consommation sont interdits ;
- photographier ou filmer l’animal si la situation le permet, sans prendre de risque ;
- noter la date, le lieu et la profondeur approximative de la rencontre ;
- transmettre ces informations à l’observatoire Elasmed pour qu’elles servent à la science participative.
Mathieu Lapinski rappelle que les pêcheurs sont de plus en plus conscients de ces enjeux. Il faut, dit-il, « se réjouir d’avoir ces observations ». Tant que le requin renard restera aussi rare dans nos eaux, chaque image bien documentée aidera à mieux le comprendre, et donc à mieux le protéger.
Dans la Méditerranée française, la vraie question n’est donc plus de savoir quel requin vous allez croiser en nageant. C’est de savoir combien il en reste, et ce que nous ferons pour qu’ils ne disparaissent pas tout à fait.






