Une silhouette massive sort du couvert forestier, puis une autre, puis un défilé de dos bruns. Dans les monts Bieszczady, au sud-est de la Pologne, les bisons quittent les hauteurs à l’automne. Ils ne fuient pas le froid à proprement parler : ils vont chercher de quoi manger.
Car pour les grands herbivores d’Europe, l’hiver est avant tout une affaire de garde-manger. Quand la neige recouvre tout, il faut choisir entre bouger, économiser son énergie ou, très souvent, faire les deux.
Le bison d’Europe descend vers les vallées pour passer l’hiver
Le bison d’Europe (Bison bonasus) est le plus grand mammifère terrestre du continent. Certains mâles atteignent 900 kg. À l’automne, quand les températures chutent et que les premières neiges tombent, il redescend progressivement vers des quartiers d’hiver situés dans des vallées plus clémentes, où la nourriture reste accessible.
Au printemps, le mouvement s’inverse. Les bisons remontent vers les hauteurs à mesure que la végétation y repousse. Les grands rassemblements de l’hiver se dispersent alors en groupes plus petits, et les femelles élèvent leurs jeunes dans ces secteurs.
Ce cycle n’a rien d’un exode général. Certains individus restent dans les zones fréquentées en été, ce qui montre que la stratégie varie d’un animal à l’autre.
Un retour spectaculaire dans les Bieszczady
Si l’on peut observer ces migrations aujourd’hui, c’est grâce à une réintroduction lancée en 1963 dans les Bieszczady. Les bisons y sont désormais plusieurs centaines. En mars 2026, les forestiers ont recensé 880 individus en liberté du côté polonais et 60 du côté slovaque.
Ces animaux évitent généralement les humains ou les ignorent. Ils ne s’enfuient pas systématiquement quand quelqu’un s’approche, ce qui rend leur suivi plus accessible aux chercheurs.
Pourquoi la neige complique l’accès à la nourriture

La neige joue sur deux tableaux. Elle recouvre les végétaux, donc elle réduit ce que l’animal peut brouter. Elle rend aussi chaque déplacement plus coûteux en énergie, surtout quand il faut franchir des crêtes. Descendre permet de rejoindre des conditions plus favorables pour se nourrir.
Une étude parue dans Biological Letters a mis des chiffres sur ce phénomène. Quatre adultes, une femelle et trois mâles, ont été équipés de colliers radio entre 2002 et 2005, puis localisés au moins deux fois par semaine. Entre leurs positions les plus éloignées en hiver et à la belle saison, la distance allait de 5,1 à 22,9 km à vol d’oiseau.
De 5,1 à 22,9 km : l’écart entre l’été et l’hiver
Les chercheurs ont ensuite croisé observations, traces dans la neige et données météo en 2005 et 2006. Résultat : les déplacements d’automne coïncidaient avec le refroidissement et les premières chutes de neige. Le signal de départ, c’est bien la météo.
Le foin, un complément hivernal aux limites claires
Le bison se nourrit d’herbes, de feuilles et de rameaux. En hiver, les agents chargés de la gestion des forêts polonaises et du suivi des troupeaux déposent du foin et d’autres aliments à des endroits choisis. Ce complément aide les animaux quand la neige recouvre les végétaux.
Il a aussi un second rôle, moins visible. En attirant les bisons à l’écart des champs et des jeunes plantations, il limite les dégâts aux cultures et aux arbres que l’animal abîme en se nourrissant.
Cette aide a pourtant ses limites. Elle ne remplace pas la mobilité : pour ces géants, disposer d’espaces où circuler et trouver à manger reste indispensable, quelle que soit la saison.
Le cerf : hardes, déplacements et économie d’énergie
Le cerf élaphe (Cervus elaphus) affronte le même problème, avec un équipement différent. Plus léger que le bison, il s’enfonce pourtant dans la neige et dépense beaucoup pour avancer. Beaucoup de populations se rapprochent donc de versants plus bas ou mieux exposés, où le manteau neigeux est moins épais.
Son menu change aussi. Quand l’herbe disparaît, il se rabat sur des rameaux, des bourgeons et de l’écorce. Ce régime de substitution est moins riche, mais il permet de tenir. Ce comportement explique pourquoi la gestion forestière intéresse autant les gestionnaires : un cerf affamé s’attaque aux jeunes arbres.
Le cerf vit en hardes, et ce regroupement a ses avantages en hiver : davantage d’yeux pour repérer un danger, des pistes déjà tracées dans la neige, moins de dépenses pour chacun. Les plus fragiles, comme les faons de l’année, sont les premiers à souffrir quand la saison s’éternise.
Fourrure, réserves et stratégies communes à l’hiver

Au-delà des différences entre espèces, les grands herbivores jouent sur les mêmes leviers. Le premier est le corps lui-même : une fourrure plus dense et des réserves de graisse constituées en fin d’été servent de matelas thermique et de carburant de secours, comme chez la marmotte et sa préparation à l’hibernation.
Le deuxième est le comportement. Réduire l’activité, limiter les déplacements inutiles et préférer les zones abritées permet de limiter la dépense énergétique. Chez le cerf, cette sobriété s’accompagne d’un ralentissement métabolique saisonnier, une façon de consommer moins quand les ressources manquent.
Le troisième levier, c’est le déplacement. Qu’il s’agisse de 5 ou de 23 km chez le bison, ou d’un simple changement de versant chez le cerf, l’idée reste la même : aller là où le coût pour manger est le plus bas.
Un cycle qui recommence chaque année
Passer l’hiver, pour un bison comme pour un cerf, consiste rarement à rester sur place en attendant que ça passe. C’est un arbitrage permanent entre ce que l’on trouve à manger, ce que l’on dépense pour l’atteindre et ce que le froid exige. Quand les hauteurs reverdissent, le cycle repart vers le haut.
Et si ce cycle fonctionne encore aujourd’hui, c’est parce que ces animaux disposent d’espace. Un territoire où l’on peut descendre, remonter et choisir son secteur reste la meilleure assurance contre le manque de nourriture.





