Biodiversité

Recréer une forêt sur une terre presque nue ne suffit pas toujours, la faune doit encore suivre

Jeunes arbres sur sol nu, un renard debout observe

Des milliers d’arbres alignés, un paysage vert au bout de quelques années, et pourtant un silence étrange. Sans oiseaux, sans insectes, sans animaux qui dispersent les graines, la plantation reste un décor. Recréer une forêt sur une terre presque nue ne suffit pas toujours : la faune doit encore suivre, à l’image des orangs-outans rescapés des incendies de Bornéo, et elle ne suit que si le reste de l’écosystème est en place.

Un cas rare, celui de l’île de l’Ascension, en plein Atlantique, aide à comprendre ce qui fonctionne, ce qui se joue sous nos pieds et ce que la science ignore encore.

Pourquoi planter des arbres ne suffit pas à faire renaître une forêt

Une forêt n’est pas un stock d’arbres. C’est un habitat complexe où la canopée, le sous-bois, la litière, les champignons, les insectes et les animaux dépendent les uns des autres. Une plantation peut réussir sur le papier (les arbres survivent, le couvert se ferme) sans que ce réseau se reconstitue.

La restauration forestière sérieuse repose donc sur une méthode, pas sur une simple liste d’essences. Voici l’ordre dans lequel les projets les plus solides avancent :

  1. diagnostiquer la dégradation des terres : sa cause, son ancienneté, et la capacité réelle du site à porter une forêt ;
  2. choisir le bon arbre au bon endroit, avec une diversité des espèces plutôt qu’une monoculture ;
  3. regarder le sol et sa vie microbienne avant de regarder le ciel ;
  4. associer les communautés locales et fixer une gouvernance claire ;
  5. prévoir un suivi à long terme, avec des risques anticipés (sécheresse, incendie, maladies).

Reste une évidence que beaucoup de programmes rappellent : préserver les forêts existantes pèse plus lourd que d’en replanter. Une forêt ancienne abrite déjà ce que vous essayez de recréer, et elle met des décennies à se reconstituer.

L’île de l’Ascension : une forêt née de la plantation, puis de la nature

L’Ascension, petite île britannique de l’Atlantique, doit son nom à un explorateur portugais qui l’a « redécouverte » le jour de l’Ascension en 1503. Au XIXe siècle, le naturaliste Charles Darwin et le botaniste Joseph Dalton Hooker la visitent. Le terrain est volcanique, presque désertique, et ne porte qu’une demi-douzaine d’espèces de fougères naines.

Les deux amis ont une idée : capter l’humidité des nuages grâce à la végétation. Pendant une cinquantaine d’années, des graines et des plantes issues des jardins botaniques de l’Empire britannique sont introduites sur l’île. Avec le temps, une forêt tropicale humide a fini par recouvrir le sommet.

Aujourd’hui, deux mondes cohabitent. Les parties basses restent désertiques, les hauteurs sont luxuriantes. Le chercheur Víctor Maull, de l’université Pompeu Fabra, résume ce contraste : « En seulement dix minutes, on peut passer d’une promenade sous une pluie battante dans une forêt tropicale humide à l’expérience du désert le plus aride ».

Ce cas est précieux, car on modélise surtout des milieux qui s’effondrent. Selon le même chercheur, « nous sommes habitués à modéliser des écosystèmes qui se dégradent, mais l’île de l’Ascension nous donne l’opportunité de comprendre le processus inverse et de voir si nous pouvons enrayer leur effondrement ».

Ascension : ce que l’étude ne dit pas (encore) sur les animaux

Les travaux évoqués portent sur la reconstitution historique des plantations et sur les sols. Ils ne documentent pas, à ce stade, le retour de la faune sur l’île. Mieux vaut le dire clairement que d’inventer des chiffres : c’est précisément la question qui reste ouverte.

Sous la terre, la base invisible de la reconstruction

Deux chercheurs examinent de vieilles cartes marines jaunies

Víctor Maull et sa collègue Nastassia Knödlseder ont passé un mois sur l’île, avec les services locaux de conservation. Ils ont croisé leurs observations de terrain avec des archives : cartes marines, journaux de bord, lettres manuscrites. L’objectif est de retracer comment les plantations ont été organisées et comment elles ont fait naître ce nouveau poumon vert.

Leur attention se porte aussi sur les micro-organismes du sol. Leur composition varie selon, entre autres, les nutriments disponibles, et elle peut à elle seule révéler des changements rapides dans l’environnement. Analyser ces communautés microbiennes doit compléter les modèles qui expliquent comment la végétation s’est installée et a transformé les conditions locales.

C’est le pont le plus solide vers la faune. Un sol vivant nourrit des plantes plus variées, qui offrent à leur tour abris, fleurs et fruits. La source ne va pas plus loin, et il serait abusif d’en tirer des conclusions sur les animaux de l’île. Mais la logique générale de l’écologie est connue : sans sol fonctionnel, l’étage supérieur ne se construit pas.

Diversité des espèces et choix du bon arbre au bon endroit

À l’Ascension, les plantes venaient de jardins botaniques coloniaux, donc de régions très diverses. C’était un pari sur un terrain quasi vierge, où il n’y avait presque rien à protéger. Sur la plupart des terres dégradées, la situation est différente : il reste des graines dans le sol, des souches, des lambeaux de forêt voisine.

C’est là que les essences locales prennent tout leur sens. Elles sont adaptées au climat et aux sols, et ce sont celles que la faune du secteur reconnaît. Un oiseau ne se nourrit pas d’une plantation d’une seule espèce exotique comme il le ferait dans un mélange d’arbres indigènes qui fleurissent et fructifient à des saisons différentes.

Plus la diversité des espèces est grande, plus l’habitat offre de niches : cavités, écorces, fleurs précoces ou tardives, fruits charnus. Les pollinisateurs trouvent de quoi se nourrir tout au long de l’année, et les animaux qui assurent la dispersion des graines contribuent à étendre la forêt au-delà de la zone plantée.

Corridors et voisinage : la faune ne vit pas sur une île de verdure

Même une plantation bien conçue peut rester vide si elle est isolée. Les corridors écologiques (haies, bandes boisées, rivières bordées d’arbres) relient les parcelles et laissent les animaux circuler, à l’image des passerelles pour sauver la loutre installées sous les ponts. Sur une île comme l’Ascension, l’isolement est total, ce qui rend le cas exceptionnel et aussi difficile à transposer tel quel sur un continent.

Temps long, suivi et limites : ce qui reste à faire pour la faune

Canopee dense de foret tropicale avec lianes pendantes

Une forêt tropicale humide comme celle de l’Ascension s’est construite sur plus d’un siècle de croissance, après un demi-siècle de plantations. À cette échelle, le suivi à long terme n’est pas un bonus : c’est la seule façon de savoir si la résilience de l’écosystème progresse ou si elle s’effrite.

Un bon suivi ne compte pas seulement les arbres survivants. Il observe la régénération naturelle, l’état du sol, la présence d’insectes, d’oiseaux et de petits mammifères, et il ajuste les actions en conséquence. Il tient compte aussi des communautés locales, qui connaissent le terrain et sont souvent les mieux placées pour protéger le site sur la durée.

Les chercheurs de l’Ascension veulent justement aller plus loin que ce cas unique. Nastassia Knödlseder le dit sans détour : « Tout ce que nous apprenons ici, nous voulons le transposer au reste du monde ». La question qui en découle est simple : quelles zones menacées pourraient suivre une trajectoire comparable, et à quelles conditions ?

Ce qu’il faut retenir pour une restauration qui accueille la faune

Un projet de reboisement qui vise vraiment la biodiversité commence par le diagnostic et le sol, mise sur des essences locales variées, protège d’abord ce qui existe déjà et accepte un horizon de plusieurs décennies. La faune, elle, n’arrive pas sur commande : elle revient quand l’habitat est complet et quand des voies d’accès existent. Le cas de l’Ascension montre qu’une forêt peut renaître sur une terre presque nue. Il reste à documenter, pas à supposer, comment les animaux s’y installent.

Curieuse du vivant depuis toujours, Véronique coordonne la rédaction de Chemins de la Biodiversité. Elle choisit les sujets, relit chaque article et veille à ce que les informations sur la faune, la flore et les milieux naturels soient vérifiées, sourcées et faciles à comprendre pour tous.

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