Biodiversité

Vider son bocal dans le lac voisin semble anodin, au Minnesota cela a peuplé cinq lacs de poissons rouges

Poissons rouges glissant d un bocal sur un ponton

Un bocal qui se vide dans l’eau d’un lac, un geste de trente secondes que beaucoup jugent presque charitable. Dans le comté de Carver, au Minnesota, ce réflexe a fini par transformer des plans d’eau entiers. Aujourd’hui, les équipes locales sortent des dizaines de milliers de poissons rouges par campagne.

Des particuliers ont relâché leurs poissons rouges, et cinq lacs ont été envahis

La réponse tient en quelques lignes. Pour le comté, l’explication la plus probable est que des particuliers ont relâché leurs animaux de compagnie, illégalement, au fil des années. La porte-parole Madeline Seveland évoque même une ou deux personnes seulement, et des poissons d’une robustesse hors norme.

Le résultat est spectaculaire. La population est estimée à environ 500 000 poissons rouges répartis dans cinq lacs de la chaîne de Grace : Big Woods, Hazeltine, McKnight, Jonathan et Grace. Les plus fortes concentrations se trouvent dans le lac Big Woods et le lac Hazeltine. Pour donner un ordre d’idée, cela représente à peu près la population de Toulouse.

Ce chiffre reste une approximation. Un journal local avançait une fourchette de 100 000 à un million d’individus. Compter des poissons qui circulent d’un lac à l’autre par un cours d’eau relève du casse-tête.

Comment la population a explosé dans la chaîne de lacs de Grace

Tout commence en avril 2019. Lors d’un suivi de routine, le personnel du comté découvre des milliers de poissons rouges dans une entrée du lac Big Woods, à Chaska. C’est la plus forte densité qu’il ait jamais observée pour cette espèce. Les relevés de fin d’été 2019 montrent ensuite des individus de 9 à 25 cm environ.

Pourquoi une telle explosion ? Selon la presse régionale, l’eau de qualité médiocre et le faible nombre de poissons prédateurs ont laissé le champ libre. Le poisson rouge se reproduit facilement, et il n’a presque aucun ennemi sur place.

Un poisson rouge dont vous ne voulez plus : le bon réflexe

Ne le relâchez jamais dans un lac, une rivière ou une mare, même si l’eau vous paraît accueillante. Rapportez-le plutôt en animalerie ou confiez-le à une association ou à un particulier qui veut l’adopter. En France aussi, introduire une espèce non indigène dans le milieu naturel est encadré par la réglementation, et les dégâts sur l’écosystème se mesurent en années.

Un poisson fouilleur qui transforme le fond des lacs en béton

Poisson rouge fouillant la vase parmi plantes arrachees

Le poisson rouge cherche sa nourriture dans la vase. Ce faisant, il arrache les plantes du fond, trouble le sol et monopolise nourriture et abris au détriment des espèces indigènes. Dans le Minnesota, il est officiellement classé comme espèce envahissante, au même titre que la jussie qu’il faut savoir reconnaître.

Tim Sundby, du comté, décrit le phénomène avec une image parlante. Ces poissons fouilleurs remuent les sédiments et peuvent creuser jusqu’à 90 cm de profondeur. Le fond devient alors comparable à du béton : rien n’y vit, rien n’y produit d’oxygène. Sans végétation aquatique, les autres espèces perdent leurs refuges.

L’objectif des équipes est donc précis. Il s’agit de faire baisser les effectifs assez pour que la végétation revienne, et avec elle des poissons comme les crapets.

Pourquoi le poisson rouge survit sous la glace : il fabrique de l’alcool

Voilà ce qui rend l’invasion si difficile à endiguer. Quand la glace scelle la surface du lac, l’eau manque d’oxygène. Un vertébré ordinaire accumule alors de l’acide lactique et meurt en quelques minutes.

Le poisson rouge appartient au genre Carassius, comme le carassin. Chez lui, les muscles convertissent cet acide en éthanol, qui diffuse par les branchies vers l’eau environnante. Des chercheurs des universités d’Oslo et de Liverpool ont décrit ce mécanisme en 2017 dans la revue Scientific Reports. Selon eux, il découle d’une duplication du génome survenue il y a environ 8 millions d’années.

Carpe commune contre poisson rouge : quelques heures contre tout l’hiver

Sans oxygène, la carpe commune meurt en quelques heures, faute de cette voie métabolique. Le poisson rouge, lui, tient tout l’hiver sous la glace. Chez le carassin sauvage de Norvège, l’alcoolémie peut dépasser 50 mg pour 100 ml de sang, selon Michael Berenbrink, de l’université de Liverpool. Aucune mesure de ce type n’a été rapportée pour les poissons de Chaska.

Le bénéfice, lui, est établi : l’espèce occupe des eaux inhabitables pour les autres poissons, donc sans prédateurs ni concurrents.

Le retrait de 50 000 poissons et la suite du projet

Le 26 octobre 2020, l’organisme de gestion de l’eau du comté de Carver a retiré environ 50 000 poissons rouges d’un chenal relié au lac Big Woods. Madeline Seveland a précisé que les équipes avaient déjà capturé et marqué des poissons à plusieurs reprises, mais jamais en telle quantité. Un autre décompte parlait plutôt de 30 000 à 50 000 poissons sortis au filet-piège.

Cette prise s’inscrit dans un programme de trois ans, financé par une subvention de 80 000 dollars et confié à un cabinet chargé de suivre les déplacements, la reproduction et les effectifs. Voici les outils testés jusqu’ici :

  • le filet-piège, pour sortir les poissons en masse ;
  • deux douzaines de brochets lâchés fin septembre 2019 dans Big Woods, supposés s’en nourrir ;
  • la pêche électrique, qui étourdit brièvement les poissons avant de les récolter à l’épuisette, de les marquer puis de les relâcher.

Près de 100 000 poissons ont ainsi été retirés à l’automne 2020, d’après Tim Sundby, et environ 500 avaient été marqués. Les poissons capturés doivent être transformés en compost pour les sols.

Gérer plutôt qu’éliminer : ce qui inquiète vraiment le comté

Poissons rouges orange nageant parmi les roseaux

L’objectif affiché n’est pas d’éradiquer le poisson rouge, mais de le gérer. Le comté redoute surtout qu’il atteigne la rivière Minnesota, un cours d’eau bien plus vaste où le problème deviendrait ingérable. D’où l’urgence d’agir sur la chaîne de Grace.

La leçon dépasse largement le Minnesota. Relâcher un animal de compagnie dans la nature paraît un geste de bonté, mais il suffit parfois d’une ou deux personnes pour déséquilibrer cinq lacs pendant des années. Pour un poisson rouge devenu encombrant, mieux vaut toujours lui trouver un nouveau foyer plutôt que le lac voisin.

Passionnée de biodiversité et amoureuse des animaux, Corinne écrit sur la faune, la flore et les petits gestes qui aident à préserver le vivant. Elle partage ses découvertes, conseils et inspirations pour mieux comprendre et protéger la nature qui nous entoure.

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