Biodiversité

Le lapin de garenne, longtemps jugé condamné, pourquoi sa présence compte pour tant d’autres espèces

Petit lapin brun assis dans l'herbe d'une prairie

On le croise sur les talus, au bord des vignes, dans les friches du Midi. On le range parfois dans la catégorie des animaux banals, voire des gêneurs. Pourtant, le lapin de garenne (Oryctolagus cuniculus) est l’un de ces petits mammifères dont la disparition ferait vaciller tout un décor. Et alors que beaucoup le croyaient condamné, un projet mené dans l’Aude prouve que son retour reste possible.

Un lapin clé dont dépendent de nombreuses espèces

La réponse tient en deux idées. D’abord, le lapin de garenne est une proie majeure : une quarantaine de prédateurs en dépendent, de l’aigle de Bonelli au renard. Ensuite, son broutage entretient les pelouses méditerranéennes, ces milieux ouverts dont bien d’autres espèces ont besoin pour vivre.

Proie et jardinier : les deux rôles du lapin

Quand les lapins se raréfient, les prédateurs perdent une ressource alimentaire de base, et les pelouses qu’il broutait se referment peu à peu. Le déclin d’un seul animal touche donc la chaîne alimentaire et le paysage en même temps.

Concrètement, un rapace rare comme l’aigle de Bonelli ou un carnivore plus commun comme le renard trouvent dans le lapin une nourriture abondante, quand les populations sont solides. Sans lui, ces espèces doivent se rabattre sur d’autres proies, souvent moins nombreuses. C’est ce qui fait du lapin une espèce dite clé : son sort pèse bien au-delà de sa propre population.

Son action sur la végétation est moins visible, mais tout aussi réelle. En grignotant l’herbe et les jeunes pousses, il maintient des pelouses rases, favorables à de nombreuses plantes et aux animaux qui s’y abritent ou s’y nourrissent. Sans lui, ces milieux s’embroussaillent et perdent une partie de leur richesse.

Pourquoi l’espèce a failli disparaître

Le lapin de garenne a pourtant été le gibier le plus prélevé de France. Il peuplait les talus, les friches et les bordures de vignes, et il était pour des générations de chasseurs la première rencontre avec la nature et avec le chien. Cette abondance s’est effondrée en quelques décennies.

Le premier coup dur est venu de la myxomatose, introduite volontairement en 1952. La maladie hémorragique virale a pris le relais à la fin des années 1980, puis un variant est apparu vers 2010. Ces épidémies successives ont décimé les populations, qui n’ont jamais vraiment eu le temps de se reconstituer.

À ces virus s’ajoutent des causes plus lentes. La disparition des haies et des milieux ouverts, ainsi que les évolutions de l’agriculture, ont privé le lapin de ses refuges et de ses zones de nourrissage. Il est donc fragilisé à la fois par la maladie et par la transformation de son habitat.

Un statut de conservation préoccupant

Lapin de garenne brun assis dans une prairie herbeuse

Le constat se lit dans les listes officielles : le lapin de garenne figure aujourd’hui parmi les mammifères « quasi menacés » de la Liste rouge nationale. Pour une espèce longtemps considérée comme omniprésente, le contraste est saisissant.

Il faut aussi éviter une confusion fréquente. Le lapin n’est pas le lièvre d’Europe : les deux espèces sont distinctes, avec des modes de vie différents. Le lapin creuse des terriers et vit en colonie dans une garenne, alors que le lièvre vit à découvert. Cette dépendance à un abri creusé ou aménagé explique en partie pourquoi la perte de l’habitat est si pénalisante pour lui.

Ce statut touche aussi le monde cynégétique, puisque le lapin reste un gibier emblématique. Mais le sujet dépasse la chasse : naturalistes et chasseurs partagent le même constat, celui d’une espèce dont l’effondrement appauvrit tout un cortège de faune sauvage.

Restaurer le lapin : l’exemple de Villeneuve-Minervois

Au pied de la Montagne Noire, dans le Minervois, un projet montre qu’on peut inverser la tendance. À Villeneuve-Minervois, l’ACCA et la Fédération des chasseurs de l’Aude travaillent depuis plusieurs mois en faveur du lapin. Le chantier est porté par Fabrice Farneda, responsable du lapin de garenne à la FDC11, par Gilles Grès, président de l’ACCA, et par les membres de l’association.

La méthode repose sur plusieurs gestes complémentaires :

  • la création de garennes, aménagées selon un protocole adapté au terrain ;
  • l’abreuvement et le nourrissage des animaux ;
  • le suivi des populations ;
  • la régulation des prédateurs ;
  • le furetage, la construction d’abris et l’entretien régulier.

Tout cela repose sur l’engagement des bénévoles, avec un soutien financier de la Fédération. Ce n’est donc pas un simple lâcher ponctuel ni une opération de communication. Une garenne laissée sans eau ni entretien redevient vite un tas de pierres et de branches : tout se joue dans la régularité, saison après saison.

Un point mérite d’être regardé avec recul : la régulation des prédateurs fait partie du protocole, alors que ces mêmes espèces profitent du lapin (le sujet de la coexistence avec les grands prédateurs dans les campagnes françaises éclaire ce dilemme). C’est un sujet de débat entre approche cynégétique et approche naturaliste, d’où l’intérêt de bien suivre les résultats sur le long terme. Ceux-ci sont pour l’instant jugés encourageants, et la FDC11 se dit prête à accompagner d’autres communes tentées par l’expérience.

Concilier lapin de garenne et activités agricoles

Dans un pays de vigne, restaurer le lapin n’a rien d’évident. Le rongeur peut abîmer les jeunes plantations, et un projet mal pensé aurait vite fait d’opposer chasseurs et exploitants. C’est la raison pour laquelle on parle parfois de lui comme d’un nuisible, une étiquette qui pèse dans le débat.

À Villeneuve-Minervois, les aménagements ont été conçus dans le respect des activités agricoles et viticoles. Le projet cherche un équilibre entre le gibier, les cultures et la biodiversité, plutôt que de défendre l’un contre les autres. Cette exigence est sans doute la condition pour qu’une opération de ce type soit acceptée localement.

Reste une évidence trop souvent oubliée : sans les bras, l’argent et la connaissance du terrain des chasseurs, le petit gibier aurait peu de chances de retrouver sa place. Si d’autres initiatives voient le jour, l’avenir du lapin pourra se construire comme celui de la vigne, avec patience et sur la durée. Chaque garenne entretenue est un petit pas pour l’espèce, et pour toutes celles qui vivent dans son sillage.

Ce que le cas du Minervois enseigne

Lapin de garenne assis entre des rangs de vigne

L’espèce n’est pas sauvée pour autant, et un projet local ne remplace pas une stratégie nationale face aux maladies. Mais il apporte une preuve de terrain : avec de l’eau, des abris, un suivi sérieux et le dialogue avec les agriculteurs, le lapin peut revenir entre les vignes. Pour les prédateurs comme pour les pelouses méditerranéennes, c’est une bonne nouvelle qui mérite d’être suivie de près.

Passionnée de biodiversité et amoureuse des animaux, Corinne écrit sur la faune, la flore et les petits gestes qui aident à préserver le vivant. Elle partage ses découvertes, conseils et inspirations pour mieux comprendre et protéger la nature qui nous entoure.

Voir le profil de Corinne

Partager cet article

A lire aussi

Laisser un commentaire —

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *